CHACUN DE NOUS PEUT SE RECONNAÎTRE DANS LE PROPHETE ELIE

Martine Millet (2ème Université d’été de la relation d’aide Valpré 2008)

Ce matin, en guise de méditation, je souhaite accueillir un invité qui va participer à cette journée de réflexion, de travail, de rencontres et d’échanges. C’est un homme que certains d’entre vous connaissent fort bien, d’autres un peu moins, un homme qui a eu des relations quelque peu difficiles avec Dieu. Dieu ne l’a jamais abandonné… Dieu laisse libre et c’est dans cette liberté laissée à l’être humain qu’il se rend présent et accompagne.

A. Lecture biblique

1 Rois 19, 11 – 15 (traduction TOB)

Le SEIGNEUR dit à Elie « Sors et tiens-toi sur la montagne, devant le SEIGNEUR; voici, le SEIGNEUR va passer. » Il y eut devant le SEIGNEUR un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers; le SEIGNEUR n’était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre; le SEIGNEUR n’était pas dans le tremblement de terre.

Après le tremblement de terre, il y eut un feu; le SEIGNEUR n’était pas dans le feu. Et après le feu le bruissement d’un souffle ténu.

Alors, en l’entendant, Élie se voila le visage avec son manteau; il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Une voix s’adressa à lui: « Pourquoi es-tu ici, Élie? »

Il répondit: « Je suis passionné pour le SEIGNEUR, le Dieu des puissances: les fils d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont démoli tes autels et tué tes prophètes par l’épée; je suis resté moi seul, et l’on cherche à m’enlever la vie. »

Le SEIGNEUR lui dit: « Va, reprends ton chemin en direction du désert de Damas.

B. Méditation

Aux environs de 874 av. J.C., le roi Achab règne sur le petit royaume d’Israël. Les historiens nous racontent que c’était un roi qui a fort bien développé son royaume. Il a multiplié les relations économiques, commerciales, culturelles avec ses partenaires étrangers. Il l’a embelli en construisant des routes, des villes, des palais. Le « baron Haussmann » de son temps.

Mais les auteurs de la Bible ne retiennent que son comportement religieux idolâtre.

Le roi Achab ne voit aucun inconvénient à ce que son épouse, la reine Jézabel apporte avec elle le culte des dieux Baals et des déesses Ashéras.

Cela ne plaît pas du tout à Elie, dont le nom signifie « Le Seigneur est mon Dieu ». Il s’insurge avec force et conviction contre les idoles païennes qui asservissent les êtres humains par le goût démesuré de l’argent et la soif du pouvoir.

Il se présente devant le roi :

« Par la vie du SEIGNEUR, le Dieu au service duquel je suis, il n’y aura ces années-ci ni rosée, ni pluie sinon à ma parole. »

Elie en déclenchant la sécheresse par sa parole a lancé une confrontation de puissance, d’égal à égal entre le Dieu vivant d’Israël et le Baal, dieu païen. Elie attend que Dieu se montre plus puissant que Baal et lui veut être reconnu comme le plus puissant serviteur de la puissance divine.

Dieu n’a rien demandé à Elie. Et sa parole intervient alors sous la forme d’un ordre :

« Va t’en d’ici ! »

Elie se trompe de Dieu. Le Dieu vivant d’Israël n’est pas le plus puissant de tous les dieux, et ses prophètes et serviteurs ne sont pas les plus puissants, Dieu est différent, ses prophètes sont différents des prophètes païens, mais comment le faire comprendre à Elie ?

Dieu envoie Elie dans un ravin où il est nourri par des corbeaux jusqu’au moment où la sécheresse arrive.

Elie, qui s’est proclamé prophète, doit comprendre qu’être prophète ce n’est pas seulement être contre l’idolâtrie mais c’est entrer dans l’identité prophétique en vivant la violence faite à Dieu et découvrir la fragilité de Dieu. C’est un long, très long chemin à parcourir !

Lorsque la sécheresse arrive, Dieu envoie Elie encore plus loin. Il lui faut quitter Israël pour se retrouver en terre étrangère. Du prophète qui s’est dressé en égal face au roi, Dieu fait un exilé, un vagabond démuni parmi les démunis… le voilà confié à une veuve avec un enfant. Elle n’a plus rien et prépare son dernier repas avant de mourir.

Mais grâce à Elie qui s’installe chez elle, la farine du pot et l’huile de la jarre deviennent inépuisables… Bien plus, Elie ramène à la vie l’enfant qui est mort de maladie. C’est alors que la femme, étrangère, veuve et pauvre reconnaît en Elie l’envoyé de Dieu :

« Oui, maintenant je sais que tu es un homme de Dieu et que la parole du SEIGNEUR est vraiment dans ta bouche. »

La reconnaissance qu’il attendait du roi en Israël lui est donnée par une femme, en terre étrangère.

Au bout de trois ans, Dieu prend l’initiative de le renvoyer chez lui.

« Va, montre-toi à Achab, je vais donner de la pluie sur la surface du sol ! »

Le pays est sens dessus dessous, la famine est terrible, même le roi est sorti de son palais pour chercher un tout petit peu d’eau pour ses chevaux sinon, il devra les tuer !

La reine Jézabel pour se venger d’Elie a fait tuer tous les prophètes de Dieu, seule une petite centaine a été cachée par un serviteur du roi fidèle au Dieu d’Israël.

Le roi Achab et Elie se retrouvent face à face… et que fait Elie ?

Il manipule la réalité !

D’abord, il n’annonce pas le retour de la pluie comme Dieu le lui avait demandé, ensuite, il se présente comme seul prophète du Dieu vivant, or c’est faux, une centaine de prophètes avaient été cachés, et pour finir, il prend le pouvoir et demande au roi Achab de rassembler tout le peuple au Mont Carmel.

Il sermonne le peuple et exige de lui un choix :

« Jusqu’à quand est-ce que vous allez danser tantôt pour l’un tantôt pour l’autre. Si c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, adorez le SEIGNEUR, si c’est BAAL qui est Dieu, adorez BAAL. Mais le peuple ne répond pas !

Et finalement il lance un défi à Dieu en organisant un face à face Dieu – Baal.

La règle du jeu est simple, chaque partie, les prêtres de Baal et d’Ashéra d’un côté, Elie de l’autre doivent préparer un bûcher pour sacrifier un taureau, mais attention, on ne met pas le feu ! Le Dieu qui enverra le feu du ciel sera vainqueur.

Les prêtres des dieux Baal commencent. Pendant toute la journée, ils dansent, chantent, invoquent Baal. Rien ne se passe, Elie se moque d’eux :

« Votre dieu est parti en vacances, il dort, réveillez-le ! »

Les prêtres entrent en transe, crient, tailladent leur corps, toujours rien !

En fin d’après-midi, à l’heure de la prière, Elie dit « c’est à mon tour ! »

Il prépare le sacrifice, le taureau, il trouve de l’eau pour arroser l’autel pour exclure tout embrasement naturel… Il prie… et le feu descend du ciel, tout est consumé !

Dieu est entré dans le jeu d’Elie. Dieu se révèle Dieu du feu, lorsque la pluie revient, Dieu de la pluie.

Fin de la sécheresse et de la famine ! Le peuple soulagé, heureux crie « C’est le Seigneur qui est Dieu ! »

Quel triomphe pour Elie ! Le succès lui monte à la tête et dans un acte de folie, il massacre tous ceux qui ne sont pas de son bord. Il s’en prend aux prêtres païens de la reine Jézabel – sans état d’âme – 850 personnes assassinées, des images de terrorisme, c’est la démence de tous les intégrismes, une purification théologique qui se traduit par une purification ethnique.

Pas un mot de jugement ou de désapprobation dans le texte.

Silence de l’auteur.

Mais Elie est déplacé au sens propre et figuré.

Recherché par Jézabel qui veut se venger, il est chassé vers le lieu désert, lieu de la solitude, lieu de la soif et de la faim, lieu de la mort, lieu aussi de la rencontre avec soi-même et avec Dieu.

Harassé, déprimé, abattu, il se laisse tomber sous un genêt isolé. Elie n’est plus qu’un homme traqué, seul, pécheur parmi les pécheurs.

« Je n’en peux plus, Seigneur, maintenant prends ma vie… »

Le messager de Dieu, l’homme de passage – toi, toi, vous – arrive auprès d’Elie.

Oui, chacun, chacune à un moment de sa vie peut être un ange pour autrui. Il vient d’on ne sait où, il repart on ne sait où. Il fait des gestes simples, quotidiens, il parle, il nourrit, il abreuve.

Pas un mot de reproche, pas un mot qui banalise l’événement, ni menace, ni arrogance, mais présence et compassion d’un ange qui rejoint Elie dans son dénuement. Geste d’une amitié humaine, simple et déculpabilisante qui remet Elie en marche !

Elie va devoir traverser le désert 40 jours et 40 nuits, comme le peuple en exode, pour que la vérité sur lui et sur Dieu puisse se révéler. Dieu accompagne cette marche non comme un Dieu fusionnel mais comme un Dieu de rupture qui fait naître en envoyant plus loin : « Lève-toi ! »

Elie arrive à la caverne où Dieu s’est révélé à Moïse, il se laisse tomber, il s’effondre, il se recroqueville sur lui-même, il passe la nuit.

« Pourquoi es-tu ici, Elie ? »

Dieu rejoint Elie dans sa désespérance totale. Elie ne sait plus qui est son Dieu. Il l’a utilisé, il l’a mis dans son jeu, il en a fait un Dieu de la sécheresse, du feu, de la pluie ; il voulait être le super-champion d’un Dieu, qui se présente de manière fracassante.

Il s’est laissé aller au pire des comportements, et pourtant il répond :

– « Je suis passionné pour le SEIGNEUR. »

Puis la terre est secouée par l’ouragan, le tremblement de terre, le feu…

Mais Dieu n’est pas le grandiose, le puissant, celui qui fait peur.

Dieu n’est pas dans l’ouragan, dans Kathrina, dans Rita, dans la tempête, le tsunami, dans le tremblement de terre, dans le feu qui a ravagé notre terre cet été.

Et après le feu, il y a le bruissement d’un souffle ténu. Dieu se donne dans sa différence et sa fragilité. « Une théophanie de rien, d’une infinie discrétion – écrit l’auteur Sylvie Germain – Un brin de silence qui vibre à peine et déjà s’en va : Dieu » (S. Germain « Les échos du silence » p. 46/47)

Elie reconnaît Dieu.

Elie sort de la caverne.

Dehors, Dieu rejoint à nouveau Elie, avec les mêmes mots

– Pourquoi es-tu ici Elie ?

– Je suis passionné pour le Seigneur Dieu.

Même réponse d’Elie, parce qu’il n’est pas transformé d’un coup de baguette magique, mais Elie n’est plus tout à fait le même.

Avant, c’était la nuit, Elie était recroquevillé dans la caverne.

Maintenant, c’est le jour, Elie est debout, dehors, devant Dieu.

Il n’y a pas de fusion entre Dieu et son prophète ; le prophète n’est pas Dieu ; il se tient devant Dieu et Dieu est toujours en avant.

C’est dans une certaine distance et dans le déplacement à la suite de Dieu que se vit la vraie relation entre Dieu et l’être humain. (Lire et Dire n° 25 / juillet-septembre 1995 p. 28)

La parole animée du souffle de Dieu remet Elie dans la vie. Il faut qu’il retraverse le désert dans l’autre sens pour une nouvelle mission, puis il doit s’effacer pour céder sa place à un autre prophète, à Elisée. Elie n’est plus seul, il entre dans une chaîne de témoins.

« A sa manière, Elie a découvert le Dieu de Jésus Christ qui n’est pas arrivé de manière fracassante mais comme un souffle, vulnérable, faible parmi les faibles, livré à l’hostilité et au soupçon, seul devant sa mort, témoin d’un Dieu tellement différent de celui de nos rêves. »

(D. Marguerat, « J’habiterai chez toi », Ouverture p.115-122)

Antoine Nouïs La galette et la Cruche

Comme Elie, nous attendons un Dieu à notre image,

Trop souvent, nous nous trompons de Dieu,

Mais Dieu ne se décourage pas.

Aujourd’hui, le SEIGNEUR passe,

Il nous appelle à sortir de nos cavernes

Il est ce bruissement qui te murmure

une parole de grâce et de consolation

le souffle de son pardon est ténu

mais il s’infiltre dans ta détresse

et vient se poser sur le lieu de ta blessure.

Aujourd’hui, le Seigneur passe,

Il te dit :

« Sors et reprends ton chemin. »