FAUT-IL GUÉRIR DE TOUT ?

Retranscription de l’émission où RCF recevait Jacqueline KELEN, Juillet 2005

Jacqueline KELEN est diplômée de lettres classiques, auteur d’une dizaine d’ouvrages consacrés le plus souvent aux figures du mythe dans la littérature : « Les nuits de Schéhérazade », « Les Femmes éternelles ». Passionnée depuis toujours par les relations humaines, elle a publié en 1992 « Aimer d’amitié » aux éditions Robert Laffont.

Guérir du cancer, de l’anxiété, de l’obésité, la promesse du miracle fait vendre comme jamais. L’homme pourtant limité et vulnérable se prend à rêver d’immortalité à renfort de vitamines et autre DHEA. Cette tyrannie du confort, vous la dénoncez dans un livre intitulé « Divine blessure », Jacqueline Kelen, qu’est-ce qui vous choque aujourd’hui dans cette obsession de la guérison que l’on connaît aujourd’hui ?

JK. Ce qui est remarquable c’est la peur. Non seulement la peur que chaque être humain peut avoir à bon escient, d’être malade, de vieillir, de mourir, cela fait partie de notre condition mais surtout la peur dans laquelle on entretient et grâce à laquelle on manipule les consciences humaines.

Plus on parle, plus on brandit le mot guérir, c’est-à-dire être protégé de tout, être indemne de tout, pas simplement prendre soin de sa santé, plus on brandit ce terme, plus on entretient l’être humain dans sa frilosité et on l’empêche de s’intéresser non seulement au sens de sa vie mais également à autrui.

C’est absolument être centré sur soi, s’intéresser à son petit Moi, donc faire en sorte qu’il soit toujours épargné, toujours indemne et pour moi c’est à l’opposé d’une démarche d’ouverture vers autrui, d’une démarche de Vie qui est le risque et l’aventure et bien sûr une démarche spirituelle qui consiste avant tout à faire taire ses premiers instincts très égocentriques pour être touché par autrui et sans nul doute s’ouvrir à l’illimité, au divin. Donc cette obsession du guérir ou de se protéger de tout me paraît plus grave que la souffrance elle-même.

D’autre part, le fait de vouloir guérir à tout prix, de proposer cela avant même de dire « que signifie la souffrance ? » c’est une façon de court-circuiter, de faire oublier que la souffrance ou l’épreuve a un sens, une valeur. Si je veux à priori guérir, cela veut dire je n’accorde plus aucune valeur à la souffrance.

Or tout le chemin philosophique et spirituel repose justement sur la traversée de la souffrance ou de la blessure et sur la transformation qui peut en naître. Donc c’est vraiment pour moi une façon d’anesthésier les consciences, d’enfermer les personnes dans une condition mortelle et étouffante finalement.

Vous nous parliez des peurs tout à l’heure, ce sont des peurs de se transformer, de vieillir, de la mort ?

JK. Oui, au fond cela revient toujours à la même peur qui est compréhensible, c’est la peur de mourir. Toutes les traditions philosophiques occidentales et toutes les religions aussi partent de ce constat : nous sommes mortels, nous ne savons ni le jour ni l’heure. Et le tour de passe-passe consiste à faire oublier cette finitude de notre condition qui est limitée, qui peut être magnifique parce qu’elle est justement précaire, qui est précieuse parce qu’elle est limitée.

Le tour de passe-passe consiste à faire oublier cela et leurrer les gens en faisant croire à tel progrès scientifique ou grâce à telle thérapie on va prolonger indéfiniment une existence, ce qui est complètement illusoire parce que, tant mieux si en effet l’espérance de vie augmente mais comme disait Malraux « que signifie l’espérance de vie s’il n’y a pas espérance ? ». Au bout du compte on peut augmenter sans nul doute l’existence de quelques années, il y aura toujours la mort au bout, donc c’est cette illusion. Cet aveuglement volontaire me paraît à l’opposé d’une démarche, un questionnement philosophique ou spirituel.

Vous dites qu’on fait croire aux gens que vivre ce n’est pas souffrir et que grâce au progrès on va reculer l’échéance finale, on va guérir de tout, alors qui est là derrière ce « on » ?

JK. Je n’accuse pas, c’est trop facile, il n’y a pas un grand magicien qui manipule les consciences. Je pense qu’il y a tout un public qui accepte cela, qui est demandeur de ces illusions. Je pense qu’il y a en chacun de nous, le Moi, qui veut être, qui veut se conserver.

Qu’est-ce qui demande en nous le plus de conservation, de protection, qui est-ce qui revendique et qui se plaint ? C’est toujours le petit Moi. Ce n’est donc pas « on » qui manipule, c’est ce que chacun de nous est, je suis faible à cette tentation, à cette flatterie et tous ceux qui promettent guérison et bonheur à tout prix, dans toutes circonstances, ce sont de grands flagorneurs et de grands flatteurs du Moi, ce n’est pas quelqu’un ex-machina qui me manipule. Donc il y a cela en moi.

Cependant, la vigilance ou l’éveil de conscience serait de dire : « Halte-là, pourquoi je donne prise à ces voix de sirènes qui ont tout intérêt à me vendre leurs produits divers et variés pour que soit disant j’aille mieux ». On confond sans arrêt cette pseudo immortalité physique qui ira jusqu’à mourir en bonne santé avec la véritable immortalité qui est un désir intérieur et une soif de salut ou de délivrance, donc cela n’a rien à voir.

Certains s’adressent aux gourous pour guérir finalement et c’est ce qu’on demande aux religions.

JK. Oui, c’est ce qui est le plus grave et ce qui m’a donné envie de partir en guerre, au sens de combat spirituel même si je fais un peu cavalier seul. Je trouve que c’est vraiment de la manipulation égocentrique, qu’on asservit les textes sacrés et en premier lieu l’Evangile pour me soigner, me faire aller bien, me rassurer, me réconforter ou trouver des solutions à mes problèmes existentiels.

Certes Jésus ne dédaignait pas de soigner le malade, le souffrant et il a guéri, mais au nom d’une instance supérieure. Cette guérison n’est qu’un appel vers une vie justement en plénitude et qui ne ramène pas à notre condition limitée.

Tous les grands textes spirituels chrétiens parlent de la blessure du péché. Cela veut dire que cette blessure ne peut être apaisée que si l’individu s’éveille à plus grand que soi, que s’il fait allégeance aussi à plus grand que lui et s’il ouvre son cœur. Donc là, il ne s’agit pas de demander à des grands saints ou à des maîtres spirituels d’être des thaumaturges, mais en fait c’est cela qu’on leur demande, il s’agit d’être éveillés vers quelque chose de plus vaste et qui ne périt pas.

Donc moi je suis choquée par des personnes qui pratiquent tel et tel exercice dits spirituels ou qui font partie de tel groupe spirituel, en fait c’est pour ramener à soi, pour guérir ses petits maux, pour aller bien ; or la question aujourd’hui est cruciale mais elle se pose à chaque individu, ce n’est pas un problème de société, c’est : est-ce que l’important c’est d’aller bien, de profiter de la vie, de n’avoir que du bonheur, ou est-ce que c’est de quêter autre chose, est-ce que c’est de trouver un sens, est-ce que c’est quêter la sagesse, est-ce que c’est avoir soif du divin ?

La blessure est ce qui permet justement, c’est un autre nom pour la soif de quelque chose qui me manque essentiellement et qui me nourrit essentiellement, et garder cette soif c’est reconnaître la blessure en soi.

Dans votre livre vous citez le poète Octavio Paz qui dit « Commencer à vivre, grandir, est un processus douloureux. Notre vie débute comme un arrachement et s’achève dans un déracinement ». On ne peut pas faire fi de ces transformations que sont les blessures et qui nous amènent vers la vie ?

JK. Non, c’est pour cela que je parlais d’illusion. Nous sommes nécessairement appelés à avancer, à nous séparer. Il n’y a pas d’existence sans épreuve. Nous sommes nécessairement amenés un jour à perdre, à perdre un travail, une relation, un être cher et nous-mêmes nous partirons. Cela fait partie non pas des réalités odieuses de l’existence mais des réalités et on ne peut avoir le goût de la vie en plénitude que si on accepte tout cela.

On parle toujours de bonheur de façon bête et suave. Pour moi, une belle vie n’est pas une vie où il n’arrive que des belles choses, des joyeuses rencontres, des réussites, des gratifications. Une belle vie, c’est une vie où on a souffert. Une belle vie, c’est une vie qui prend en compte également les pertes, les déchirures, les incompréhensions, les conflits pourquoi pas, et les déceptions, les faillites. C’est tout cela une belle vie et on a oublié que dans la plénitude d’une vie il y a place pour ces zones moins joyeuses et la blessure, justement, rappelle cela.

La blessure m’empêche d’être tranquille dans mon petit cocon. La blessure, c’est cette écharde dans la chair qui me pousse à avancer, me pousse peut-être pas tant à trouver un remède qu’à poser une question et à me rendre compte qu’il y a en moi une soif infinie.

Nos cinq sens sont des ouvertures, alors je peux être atteint par la lumière qui passe, par la beauté d’un chant et je peux être atteint aussi par ce qui arrive de douloureux à un peuple ou à des proches. Donc cette vulnérabilité est vraiment la voie du cœur et ce qui est en question dans cette fameuse blessure c’est bien le cœur et, ce que disent les Ecritures, c’est comment passer du cœur de pierre, que nous avons tous, à un cœur de chair, donc à un cœur qui peut être ému, troublé et qui peut s’ouvrir, qui peut rayonner. C’est cela la thématique profonde de la blessure, c’est se laisser toucher.

Il faut faire une distinction entre les blessures parce qu’on parle finalement de blessure pour s’en guérir bien sûr ou s’en préserver et puis ne plus en parler, cicatriser, fermer. Or la blessure est toujours ouverte et toujours vive, puisqu’elle signe le vivant justement. Mais il y a les blessures psychologiques qui sont les blessures de rejet, de trahison, d’abandon et tout un chacun nous avons vécu une de ces blessures ou nous pouvons en vivre.

Bien sûr, qui n’a jamais été trahi dans sa vie, qui ne s’est jamais senti abandonné ? Donc « je » suis atteint, je suis malheureux par des choses désagréables et difficiles, je suis atteint par le mal ; et là c’est légitime de dire sa souffrance. Donc on peut essayer de réparer, d’apaiser car je suis lésé quand je suis blessé psychologiquement, quand je suis agressé par quelqu’un qui m’a fait du mal ou qui m’a trahi, rejeté, etc.

Alors que sur un plan spirituel, la blessure n’est pas quelque chose de mal qui m’adviendrait ou qui m’offusquerait, mais au contraire la blessure me renvoie à mon manque infini et à ma petitesse, à mon insuffisance par rapport à l’immensité d’Amour, de sagesse et de beauté qui peuvent émaner de la divinité. Alors ce n’est peut-être pas tous les jours qu’on a cette blessure, mais le propre d’un chemin spirituel est de rencontrer cette blessure et de l’accepter parce que justement elle nous ouvre, elle est illimitée, nous nous trouvons à ce moment-là atteint par quelque chose de magnifique et toute notre vie consiste à essayer de se hisser à cette approche infinie de quelque chose de magnifique.

Donc nous sommes certainement dignes puisqu’il y a du divin en nous mais nous sommes encore très imparfaits, donc la blessure spirituelle me renvoie à mon imperfection, c’est-à-dire à mon infini perfectibilité. Mais de nos jours on n’aime pas parler de perfection car c’est un terme tout à fait tabou, pourtant Jésus a dit « Soyez parfaits », Il n’a pas dit « faites ce que vous pouvez, comme vous pouvez, contentez-vous du minimum » non, « Soyez parfaits » et la blessure, c’est cet éveil du cœur ou de conscience qui m’enjoint à la perfection.

Souvent on se dit quand on est blessé, on n’est pas parfait, alors comment concilier à la fois l’être blessé et l’aspiration vers quelque chose de parfait, vers une vie sainte ?

JK. Je ne sais pas si on peut concilier, parce qu’il n’y a pas de remède à la blessure tant que nous sommes sur terre, me semble-t-il. Je n’ai pas la vérité, je cherche, je chercherai toujours, il n’y a pas de réponse, il n’y a pas de remède à la blessure. Ce qui paraît important c’est que la blessure m’invite à avancer, la blessure est cette difficulté dans ma démarche, cette épine dans la chair qui à la fois me retient et en même temps me pose question.

La blessure est ce qui me permet d’ouvrir le paysage, me permet d’avancer même en claudiquant, en étant mal habile. Donc c’est un appel et une inspiration. Cela ne veut pas dire, lorsqu’on est blessé, que l’on est éternellement une plaie béante, qu’on est dans le dolorisme. Cela n’a rien à voir parce que la souffrance (au sens du dolorisme) ramène à soi : elle est enfermante.

De même que l’isolement sépare et la solitude unit, de même la souffrance enferme alors que la blessure ouvre. C’est cela l’extrême différence. La blessure, en fait, c’est ce passage qui mène de la souffrance à l’Amour. De la souffrance où je peux me complaire car j’existe, je suis intéressant parce que je souffre et j’embête tout le monde avec mes souffrances, de plus je crois que l’on m’aime parce que je souffre, cela est bon à tout âge ; cette blessure est ce qui peut permettre de passer de la souffrance à l’Amour.

Il m’est demandé non pas d’être éternelle victime, éternellement souffrant, mais de m’ouvrir à quelque chose qui n’attend que moi pour ruisseler.

La blessure est ce passage fin et tranchant en même temps.

Par exemple, on le voit dans la vie de Sainte Thérèse de Lisieux qui a énormément souffert et en même temps elle n’est pas odieuse avec ses sœurs, c’est tout le contraire ; elle ne se centre pas sur elle-même.

JK. C’est le cœur brisé, broyé dont parle tellement de psaumes ; c’est un cœur qui souffre, qui s’ouvre, qui ruisselle et qui rayonne. Le cœur aimant est nécessairement un cœur ouvert ; donc le cœur blessé c’est une façon de dire l’ouverture du cœur. Mais nous sommes tellement peureux, avares de sentiments, d’affection, de tendresse. Que veut dire « donner son cœur », sinon l’arracher de sa poitrine si l’on veut aller jusqu’au bout de l’image ?

Ouvrir son cœur est impossible s’il s’agit d’un cœur de pierre, donc tout le chemin de transformation ou d’éveil qui est celui d’une véritable spiritualité et qui est au cœur de la foi et de la pratique chrétienne, c’est en effet cette ouverture de cœur qui est une véritable fontaine. Cela va bien sûr, chez les catholiques, dans ce culte du Sacré-Cœur qui n’est pas une image doloriste pour le coup, mais qui est une image montrant que, dans cette ouverture, c’est l’infini de l’Amour du Christ qui est montrée et non pas la douleur humaine.

Et pourtant, Dieu sait si cette image a été rejetée parce qu’elle a été mal interprétée, mal comprise par beaucoup.

JK. Mal interprétée, bien sur c’est vrai ! Il y a très certainement un dolorisme qui a fait beaucoup de mal à la piété ou à la dévotion catholique, car si la foi s’arrête sur le Golgotha, c’est bien dommage. La foi justement s’établit sur le Christ ressuscité et moi ce que je trouve magnifique, c’est un grand message : le Christ ressuscité n’est pas intact quand il se montre à ses apôtres et en particulier à l’apôtre Thomas.

Il n’a pas un corps lisse. Il lui dit « voilà où sont mes plaies, mets ton doigt dans ce côté qui a été transpercé ». Donc, je trouve admirable que la résurrection ne dise pas que le corps est indemne, mais que les plaies ont été transfigurées. Et c’est cela notre chemin.